Le Québec est une femme à barbe

Ces billets sur les blogues de Patrick Lagacé et de Louis Préfontaine m’ont rappelé que plus le temps passe, pire c’est.
Le 15 février 2004, j’ai lu le texte qui suit lors d’un cabaret littéraire. Rapidement écrit la veille, il n’est pas parfait, mais il décrit bien ce que je ressentais. Mon conjoint et moi étions tristes. Nous le sommes encore, d’ailleurs. (Oui, oui… je suis toujours avec le même conjoint qu’à l’époque… et là n’est pas la raison de notre tristesse.)

“Le Québec est une femme à barbe.
Au cirque, tous les « freaks » rient d’elle, de façon quotidienne.

Du nain au géant, de l’homme serpent à l’employé qui nettoie la merde des singes, ils ont tout le loisir de se moquer d’elle.
Personne ne la défend.
Personne ne sera puni.
Et ils continueront à le faire, parce qu’ils le peuvent.

Un clown au col amidonné, du nom de Cherry était jusqu’à tout récemment, le pire de ses nombreux tortionnaires.
Mais si le Québec écrit pour se plaindre, le Québec ne sera point lu.
Parce que le Québec ne compte pas.
C’est pour cette raison que CBC se dissocie, quoique mollement, des commentaires racistes du clown, mais le garde en onde.
Dans la salle de production, un pauvre bougre perplexe héritera de la lourde tâche de garder son doigt au-dessus d’un bouton. Il aura sept secondes pour juger de la gravité des propos insidieux du guignol.
Pas le temps d’éternuer ou d’aller au petit coin, car Cherry ne cessera jamais.
Et par ignorance, par peur, et parce qu’ils le peuvent, des centaines de milliers de téléspectateurs canadiens gonflent ses cotes d’écoute.
Tout va bien. Il est si gratifiant de parler dans le dos de quelqu’un dans une langue dont il ne comprend pas toutes les subtilités. Il est si doux d’apprécier la lenteur de la réaction… si réaction il y a. Oui, la voilà : le sourire innocent et amical du petit chien qui sautille autour du gros chien.

Semaine du 9 février 2004 : mini tournée en Ontario. Jouer devant les fans du guignol. Sur la 17 à North Bay en direction de Sudbury, en passant devant une succursale des restaurants Don Cherry’ s, l’appréhension me serre la gorge.

Mais je prends mon courage à deux mains et me produis dans la langue de Shakespeare, tentant d’être dix fois meilleure que mes collègues pour être au moins à moitié respectée.

Et la femme à barbe retourne dans sa caravane.
Elle ne recevra pas de chocolats pour la St-Valentin.

Mon amoureux me rejoint dans la province voisine.
Jeudi soir, après mon spectacle, faute de « night life » ontarien, nous nous rabattons sur le téléviseur.
Après le clown à col monté, Conan, le dresseur de chiens se met de la partie.

Ses paroles racistes seraient quand même fausses et datées si elles avaient été lancées au nez des Parisiens, au sujet desquels elles ont originellement été vomies par d’autres, il y a de cela très longtemps.
Accrocher ces mêmes étiquettes aux Québécois, en 2004, est le comble de l’ignorance.

Et ces passants ont-ils signé un formulaire permettant la diffusion de leur persécution enregistrée?
Seuls les unilingues francophones furent gardés dans ce montage facile et injuste. Personne ne me convaincra qu’ils auraient permis leur propre annihilation.

Et si le dresseur de chiens désire que j’apprenne la langue de l’Amérique du Nord, qu’il commence par en apprendre les lois!

Mais la femme à barbe retourne se cacher dans sa caravane.

Mon amoureux, un anglophone, est dégoûté et change de canal.
Je ne peux m’empêcher de pleurer.
Mon amoureux a honte et a mal, car il sait qui je suis et il m’aime. Puis, il couronne sa déclaration d’amour du plus beau « french kiss ».

Je ne me remets pas de ce que nous venons de voir.
Il me prend dans ses bras et m’affirme qu’il est certain que tous les anglophones seront aussi outrés que lui.
Ceux de Montréal, peut-être.

À Toronto, l’auditoire d’O’Brien hurle sa joie à notre victimisation.
C’est permis, encouragé.
Personne ne nous défendra, surtout pas les états-uniens, qui n’offrent respect qu’aux leurs.

Et on se tait.
Tout est sûrement pour le mieux puisque l’on se tait.
On a peut-être manqué l’émission.
On n’a peut-être rien vu, ou on ne voit rien, en général.
Après tout, ce doit être drôle puisque les autres rient. Mais, ce soir-là, dans le studio de Conan, s’ajoutent aux rires des hurlements dignes de guerriers s’élançant vers le village ennemi, juste avant de le brûler.
Mais nous ne disons rien puisque nous ne serons point écoutés.

Ma tournée se poursuit.
Je me sens loin de chez moi. Je me sens plus loin de chez moi en Ontario que de l’autre côté de la planète.

Je voudrais entendre les réactions des miens, parce que j’ai encore espoir qu’il y en ait, mais je n’ai pas accès aux bulletins d’information du Québec.
Je ne vois que des reportages à la télévision canadienne-anglaise. Des reportages remplis d’inepties. Une journaliste torontoise se demande : « Sommes-nous trop sensibles? Avons-nous un assez bon sens de l’humour? ».
Qui ça « nous »? Tu n’es pas celle à qui on a craché au visage, Kelly J’sai-pas-qui de CTV Ontario!

En présentation, un autre journaliste affirme que « les Québécois devraient trouver O’Brian drôle, puisqu’à la base, l’humour des francophones n’est qu’un amalgame de blagues sur les anglophones. »!
Apparemment, dans cette salle de nouvelles, on effectue des recherches aussi poussées que chez le dresseur de chiens.

Parce qu’au contraire! Ce que je vois tous les jours, ce sont des humoristes anglophones pratiquant leur sport préféré : le « french-bashing ».
Toujours blessants, jamais intelligents, avec des blagues toujours faciles, et toujours pareilles, dans lesquelles on ne manque jamais de mentionner notre infériorité intellectuelle à peine camouflée sous nos tuques des Expos, nos bas blancs, notre poutine, notre malhonnêteté, notre xénophobie et le fait bien connu que nous soyons tous des prostitués qui ne sortent de leurs taudis que pour écouter Céline.

Le duo Bowser & Blue piétine notre drapeau en nous traitant de nazis. Nous! La minorité!
L’été dernier, l’humoriste américain Brad Garret fit un reportage en direct du Festival « Just For Laughs » à Montréal pour l’émission Tonight Show avec Jay Leno. Son « reportage » consistait en une série de questions posées à des passants francophones : « À quand remonte votre dernière douche? », et « Êtes-vous homosexuel? ».

Rien de surprenant puisque chaque année, depuis 15 ans, « Just for laughs » pige dans le même marécage lors de la script-édition des galas anglophones. Chaque année, on met dans la bouche des animateurs états-uniens les mêmes blagues racistes et méprisantes. Ces animateurs de passage ignorent tout de notre culture et sont beaucoup trop importants pour se renseigner sur si peu de gens. Et nous pardonnons, car ils ne savent pas ce qu’ils font.
Pas surprenant que cette semaine, le directeur de la portion anglophone du festival ait déclaré que Conan O’Brian avait été brillant, et que ceux qu’il a insulté « should get a life »!
Et le salissage continue.

Le plus « drôle » c’est que, que ce soit par des commentaires à la télévision d’État, ou par la visite officielle d’un roi des ondes, il s’agit toujours de racisme subventionné. Je paye pour me faire maltraiter.

Et si, dans ces phrases venimeuses, on remplaçait le mot « français » par le mot « noir », « hispanique », ou « juif »?
Si nous débarquions en Irlande pour faire des blagues sur les catholiques et les protestants?
Si, coiffés de bérets, nous allions interroger la minorité francophone d’Haïti?

Mais aux yeux des journalistes anglophones, l’ambiguïté demeure : « Racism?!…. Ha! ha!… Not when it’s true! »

Offrons aux médias anglophones cette clarté dont ils ont tant besoin!
Ils ne voient pas, ils ne veulent pas voir.

Mais non…
La femme à barbe retourne dans sa caravane.
À quoi bon porter plainte? Le directeur du cirque se range toujours du côté de l’ennemi. Il est en parfait accord avec ses tortionnaires.
Et pas question de la laisser partir. Il préfère, et de loin, la forcer à rester pour la regarder mourir.

Tout commence par les paroles. Depuis combien d’années laissons-nous les paroles passer? On a qu’à bien se tenir, les gestes ne sont pas loin.

Mes voisins me prennent pour quelqu’un que je ne suis pas.
Je ne suis pas ignorante.
Je ne suis pas détestable.
Je ne suis pas endormante.
Je ne suis pas sale.
Je ne suis pas arrogante.
Je ne suis pas pleurnicharde.
Je ne suis pas raciste.
Je ne suis pas malhonnête.
Je ne suis pas une pute.

Sans révolte, pas de respect. Il n’y aura plus rien pour moi ici… que de la violence.

La femme à barbe est cachée dans sa caravane. Si elle disparaît, on ne lui fera plus de mal.

Le Québec est une femme à barbe.
Au cirque, tous les « freaks » rient d’elle, de façon quotidienne.
Pourtant, le soir venu, ce n’est qu’avec elle qu’ils rêvent de coucher.
…Mais la femme à barbe a mal à la tête.”

All content copyright © 2004 Isabelle Gaumont. Tous droits réservés.

3 Responses to “Le Québec est une femme à barbe”

  1. Sylvain Marcoux says on :

    Excellent billet! Pour reprendre les paroles de j’sais-pas-qui : “À force de se faire enculer, il est normal qu’on se retourne et qu’on frappe l’enculeur!”

  2. Denis Poirier says on :

    J’ai ris et j’ai pas ris. J’ai pas prié; j’ai sacré. J’ai pas pleuré; j’ai hurlé. Je ne suis pas révolté mais je suis près pour la guerre. J’ai vécu 15 ans dans les “autres” provinces. J’ai moi aussi été traité de tous les mot et enduré tous les maux. J’ai toujours été fédéraliste (J’sais pas pouquoi). Mais, ce bel exposé riche et sincère me rappelle tellement de mauvais souvenirs, que, pour la première fois depuis les années 60, je me sens beaucoup moins Canadian et plus Québecois. Je vais y réfléchir, c’est sur.
    Merci pour ce beau billet-réveil.

  3. Isabelle Gaumont says on :

    @Denis Merci à vous pour votre beau commentaire! Vous me donnez le goût de recommencer à écrire des billets plus souvent :-)

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