Deux solitudes au jour de l’an

Que vous ayez ou non aimé le Bye Bye, soyez heureux d’avoir quelque chose à critiquer. Nos voisins anglophones n’ont pas cette chance. Il est fort à parier qu’ils se sont rabattus sur l’explosion de la grosse bouboule de confettis en direct de New York. Que ce soit la version animée par le propret Anderson Cooper affublé, le pauvre, de la toujours insipide Kathy Griffin (sur CNN), le « Dick Clark New Year’s Rockin’ Eve » animé par son clone vide et sans saveur Ryan Seacrest (sur ABC), ou le « New Year’s Eve » du petit VJ de pacotille, Carson Daly (sur NBC), cela valait quand même mieux que l’humour gériatrique de « Royal Canadian Air farce » (sur CBC).

L’an dernier, le spécial du jour de l’an d’« Air Farce » n’a même pas rejoint un million de téléspectateurs! L’émission a atteint le 16e rang des cotes d’écoute de la semaine du 31 décembre 2007 au 6 janvier 2008. Notez que 9 des 10 premières positions étaient occupées par des émissions états-uniennes (Desperate Housewifes, Law & Order, Amazing Race, C.S.I., etc,…). Seul le bulletin de nouvelles de CTV s’est accroché à une 6e place.

C’est peut-être parce qu’ils n’écoutent pas leur propre télévision que les Canadiens anglais n’auront jamais de Bye Bye. Les séries dramatiques et les sitcoms pondues au Canada sont presque toutes ignorées. Pourquoi parodier ce que personne n’a vu? Et, aussitôt qu’ils sont de calibre, les acteurs et les humoristes anglophones en indigestion du proverbial petit pain, déménagent leurs pénates au sud. C’est bien connu, le Canada anglais n’a pas de vedettes,… ou si peu,… et pas longtemps. Ferait-t-on revenir Jim Carrey, Howie Mandell, et autres ex-compatriotes déconnectés de la réalité de la feuille d’érable, pour animer une revue de l’année?
Et comment intéresser les habitants de Vancouver à un morceau d’actualité d’Halifax? Comment parler d’un personnage albertain sans endormir les Torontois? L’humour est plus incisif lorsque précis, alors que sur un territoire si diversifié, il faudrait ratisser large. De quoi parlerait-on pendant deux heures? Il n’y a pas tant à dire sur Harper, les Maple leafs, et la neige.

Je suis curieuse de savoir combien téléspectateurs se sont réunis devant l’écran de pixel pour voir le poulet en caoutchouc des « Air Farce » se faire expulser du canon une dernière fois (sentez-vous ici leur doigt sur le pouls des Canadiens?), dans le cadre de leur 16e et dernier spécial du jour de l’an… car, oui, c’est fini. En 27 ans d’existence, « Air Farce » n’a jamais été « de son temps ». Il fallait que cela cesse. Voici d’ailleurs ce qu’en dit le journaliste Brian Towie :
« In April, the CBC announced that the Royal Canadian Air Farce will be taken behind the barn and shot at long last. »
Le reste de son article est ici.

Les « Royal Canadian Air farce », « This hour has 22 minutes », « Comedy inc. », et autres collages gris, recyclent les mêmes blagues de tuques, de bière et d’orignaux. Ils s’en écartent à l’occasion pour faire référence à un événement rassembleur, c’est-à-dire états-unien. (À la défense de Comedy inc., les artisans doivent composer avec des « conditions » insensées : seulement quelques courtes semaines pour écrire et tourner une saison complète, et une brochette de décideurs qui ne connaissent strictement rien à la comédie.)

Le 31 décembre 2008, pendant que les les francophones écoutaient « Et Dieu créa Laflaque », « Tout le Monde en Parle », « Infoman », « Bye Bye », ou « Dieu Merci », qu’avaient les anglophones à se mettre sous la dent?

À 20 h, « Air Farce New Year’s Eve Final Flight ». Judicieusement placé tôt, parce que la moitié du public d’« Air Farce » est mort et l’autre moitié se couche à 21 h.

À 21 h, « Ron James : Manitoba Bound ». Voici la description de l’émission, tirée du site de CBC :
« Ron James is back, with a fifth national special. The one-hour show will incorporate road-tested comedic observations on everything from eco-conscious composting to mid-life moose encounters, with customized material embracing the mythology of a province where ghosts of history sing a bittersweet soul note from Winnipeg street corners to fur trade forts of Hudson Bay. It’s about a hard luck place that refused to buckle under when progress passed them by. It’s about how eight months of winter and four of mosquitoes can sire a desire in artists to pull gold from straw with an alchemist’s zeal. It’s about a place perpetually stuck in the middle with answers to its future lying neither east nor west but in itself. Much as the bulk of baby boomers are standing smack dab at the cross roads of mid-life, so does Manitoba in Canada. »
En lisant cette description, n’importe quel Manitobain aurait envie de se flinguer. Il est évident que celle-ci n’a pas été écrite par l’humoriste-animateur, mais par un diffuseur frileux et frigide. Ron James anime cette émission spéciale chaque année, une province à la fois. Les Manitobains entendent donc parler d’eux une fois par décennie. Pas surprenant, qu’entre temps, ils aient pris d’autres habitudes télévisuelles.
(Note sur Ron James : contrairement à ce que la description ci-haut laisse transparaître, Monsieur James est très bon dans son genre. On pourrait le qualifier de Lewis Black canadien. De plus, il fut le premier humoriste qui envoya paître la chaîne de clubs de comédie « Yuk Yuk’s » et prouva qu’il pouvait faire carrière sans elle. Ron James ne rajeunit pas, mais il a encore du jus… assez pour déménager aux États-Unis.)

À 23 h, CBC terminait l’année avec « The Hour : New Year’s Eve Special with Sarah Palin ». Non, je ne vous « niaise » pas, Ô Canada!

Pour la dernière soirée de 2008, CTV avait réservé à ses fidèles C.S.I. New York et deux films états-uniens — Shreck et Moulin Rouge. Seules les publicités étaient canadiennes.

J’ignore ce qui se passait sur Global — un autre réseau qui ajoute le mot « Canada » sur des concepts états-uniens pour « subtilement » tromper le CRTC et la population (« Entertainment Tonight Canada », « Project Runway Canada »,…) —, mais je suis certaine que ce fut à la hauteur de leur programmation régulière.

Quand on compare, on se console, n’est-ce pas?

…Et ce n’est pas avec un Harper au pouvoir que la situation culturelle s’améliorera dans le « Rest of Canada ».

*

EDIT:

Cotes d’écoute pour le 31 décembre 2008.

Québec (population 7 687 068) :

Hugo Dumas de La Presse écrit ceci :
« Malgré cette boue de commentaires négatifs, le Bye Bye de Véro et Louis a récolté de meilleures cotes d’écoute que celui de RBO: 2 668 000 téléspectateurs ont dégusté la cuvée Morissette-Cloutier, dans la soirée du 31 décembre, contre 2 475 000 qui ont savouré le Château RBO de l’an dernier. Le soir du 1er janvier, 1 467 000 téléphages ont consommé la reprise de ce Bye Bye 2008 controversé.
Ce qui donne un score total de 4 135 000 curieux, en excluant tous ceux qui ont enregistré l’émission pour la regarder plus tard. C’est énorme: 83 % des Québécois qui ont défoncé l’année avec la télé allumée ont syntonisé Radio-Canada.
Les chiffres BBM de Dieu, merci, l’année est finie ont souffert de la présence magique de Tout le monde en parle. De 1 898 000 téléspectateurs en 2007, l’audience de l’émission d’Éric Salvail a fondu à 1 316 000 fans. Guy A. Lepage et sa joyeuse bande - mon coup de coeur du 31 décembre - ont attiré une moyenne de 1 559 000 fidèles pendant 2 h 30. Très rigolo, mais un brin trop gentil, Infoman a intéressé 1 452 000 accros. La spéciale d’Et Dieu créa… Laflaque a aussi fracassé la barre du million avec 1 006 000 mordus à l’écoute. »

Canada (population 32 852 849) :

Communiqué de The Canadian Press :
« The New Year’s Eve numbers for “Air Farce” are impressive. A rating of 1.5 million often lands a show in the Top 10. »

« Impressive »… c’est ça la meilleure blague de l’année!

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8 Responses to “Deux solitudes au jour de l’an”

  1. Sylvain Marcoux says on :

    Mais ils sont unis… Il n’y a pas le camp des “J’ai aimé le Bye-bye” ou “J’ai pas aimé le Bye-Bye”…. Il n’y a que le camp “I hate the old stuff of Royal Canadian Air Farce!”

  2. maude payette says on :

    Vraiment intéressant ton article, Isabelle. Il est rare qu’on fait se genre d’étude comparée le 31 décembre… puisqu’on regarde le sempiternel Bye-Bye! Intéressant aussi parce que ça démontre bien la dynamique canadienne, cette réalité dont on ne parle pas souvent parce que *tabou* mais qui se matérialise particulièrement lors de ce passage annuel … passage symbolique et émotif s’il en est…

    Et puis, ça me donne le goût de voir ces différents programmes, question de mieux connaître la réalité canadienne, question de mieux disons … l’évaluer!!

    merci!

  3. Isabelle Gaumont says on :

    @Sylvain Ah! C’est ça le secret de l’unité canadienne?
    @Maude Tu feras donc grimper leurs cotes d’écoute. Pour eux, une seule personne de plus, ça compte ;-)

  4. Guylain Ramsay says on :

    Isabelle, ton article a capté mon intérêt car il est tres intéressant et démontre un intérêt évident de ta part. J’ai bien aimé le bye-bye, et la référence a Canadian Air Farce est bonne et je suis d’accord avec toi. Je ne t’apprends rien en disant que l’humour Québécois a beaucoup de différences avec celui du reste le du Canada!
    Je crois par contre qu’humour et politique, même si l’un et l’autre s’entrecoupent, sont deux mondes tellement différents, qu’ils n’ont rien a faire a s’ingérer dans les affaires de l’autre.

  5. Isabelle Gaumont says on :

    @Guylain Merci! Pour moi, départager humour et politique, c’est comme essayer de séparer deux sortes de jus prémélangées.
    Mon dernier « one woman show » se déroulait lors d’élections. J’y jouais les candidats et des électeurs. Et il faut voir les Zapartistes qui modifient leur spectacle au gré des événements politiques.
    Au sens plus large, l’humour politique, ou un raz-de-marée d’humoristes totalement apolitiques en dit long sur une société.
    Et, en ce qui concerne mon billet, la mention de CBC/Radio-Canada (la société d’État), du refus de tout un peuple de regarder sa propre télévision, de la migration de nombreux artistes anglophones vers une contrée où ils pourront vivre de leur métier, et de la mésinterprétation du « contenu canadien » par les diffuseurs, les producteurs et le CRTC, mérite amplement que je le place dans la catégorie « Tout est politique ».
    À moins que vous vouliez parler de censure, ou de rigolos de la classe politique qui dicteraient le contenu des spectacles. Là, je suis d’accord pour empêcher Harper d’empirer les choses :-)

  6. Derek Seguin says on :

    Well said, Isa. J’espère un jour être parmis ceux qui atteignent ce niveau de succès qui permet sacré son camp pour les États-Unis. ;)
    Bonne année, pretty girl.
    Derek

  7. David says on :

    As my wonderful and longtime girlfriend Isabelle has probably figured out, I’m an anglo, and shows like Air Farce do NOT reflect my (or my friends’) sense of humour. For smart, topical Quebec and Canadian social commentary, we watch Infoman, Tout Le Monde En Parle and, on New Year’s Eve, Le Bye Bye (this year’s gargantuan missteps notwithstanding). I guarantee there’s an audience for shows like these in English Canada, but for a variety of systemic and bureaucratic reasons, Canadian broadcasters have a poor track-record of delivering them.

  8. Anouk says on :

    Je suis d’accord avec David; les anglos que je connais ont le sens de l’humour bien aiguisé, et ils ne regardent pas les platitudes de la CBC ci-haut mentionnées. Par contre, ils ne regardent pas non plus la télé en français, sauf pour les matches de Hockey. Et ça c’est ceux du Québec de la génération x en descendant qui ont été forcés d’apprendre le français à l’école, et qui le parlent pas mal plus qu’on le croit…

    Les émissions de la CBC sont trop Polically correct pour être intéressantes. Et ce n’est certainement pas avec l’ouverture d’esprit des Conservateurs que ça va changer.

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